Solo en Face Nord du Cervin, une aventure intérieure

Solo en Face Nord du Cervin, une aventure intérieure

Je ne suis souvent pas fier d’être un humain. Des journées comme celle que j’ai vécu là haut sur ce Sphinx me réconcilient avec ma nature profonde. Pourquoi me direz vous ?! Tout simple : la capacité que l’on a parfois à surmonter ses doutes, ses peurs, ce mental qui nous joue des tours. C’est grâce à cette force intérieure, profondément humaine je crois, que l’on avance, pas coûte que coûte mais simplement parce qu’on sent que l’on est à notre juste place dans ces moments là. Il est certaines choses que l’on doit faire, juste pour soi. Gravir cette face seul, sans infos sur les conditions ni traces et pour seul topo une photo, faisait partie de ces choses. L’immense beauté de cette icône de montagne en chocolat justifie tout. En sortant du train pour Zermatt ce matin là, mes yeux et mon attention sont focalisés sur cette étrangeté de la nature. Je n’ai jamais vu si pure et si puissante montagne, il en est d’innombrables sur cette planète mais celle ci est singulière. A la fois si proche des hommes et pourtant si défendue. On sent en s’approchant d’elle qu’il faut demander la permission. 9h sommet des remontées mécaniques de Schwarzsee, 2600m. 10h Hornlihutte. Pause miam, enfilage de caleçon spécial face nord et divers ustensiles métalliques. 10h30 grimpette sur le glacier suspendu sous la face nord, bien merdique le dit glacier… 11h30, gros doute au moment du passage de la double rimaye, et ce malgré mon brillant crawl, j’ai bien peur de m’y mettre…ok pas pour cette fois le grand plongeon, c’est parti pour une petite aventure teintée d interrogations… passera, passera pas ? C’est blanc mais suffisamment fourni ? L autre challenge sera de ne pas se perdre dans cette immense amphithéâtre. Quand j’y repense, je n’ai cessé de me dire « imagines, tu es un des frères Schmidt, avec ce que cela sous entend, 1931, le matos de l époque, où passerais-tu ? En fait je n’y serai pas allé ! Mais où passerais-tu quand même ? Bah sur cette rampe neige/glace parfois inconsistante, c’est évident voyons ! Vache ! c’est mort raide par endroits ! Le rocher m’avait prévenu plus bas, ne compte pas dessus. Donc secondes après secondes, pas après pas, be aware dixit JCVD. Droite, gauche, après c’est bon, je suis perdu. Je pensais pourtant avoir suivi à la lettre les conseils de la photo, je ne comprend pas ! Comme prévu, me voici en équilibre sur des pseudo dalles pourries agrémentées d’un zeste de citron glacé en guise de traversée à droite… Si je ne trouve rien là bas, je vais devoir puiser en moi pour la refaire à l’envers. Je demande de l’aide, elle arrive sans trainer sous forme d une petite intuition. C’est donc encore plus à droite que ça va jouer. Qu’il est bon de trouver autre chose que de grandes barres surplombantes au dessus de sa binoche ! Je me sens plus léger du coup. 16h, rendu en haut du haut. Défait le garçon. C’est mignon de courir en montagne tous les jours à Annecy mais pas suffisant pour ce genre d’entreprise, je suis gazé. Mais je savoure, tout mon être savoure. Nobody here. Les barbules créent une ambiance fantasmagorique. Comme dirait n’importe quel ancien, tant que tu n’es pas en bas, reste bien concentré ! Ça promet… Cette descente par l’arête du Hornli, toute câblée soit elle par endroit, reste un grand moment de bravoure. Je tire mon chapeau aux guides qui osent travailler en ces lieux ! C’est inhospitalier au possible, on se sent happé par le vide au détour de chaque bloc coincé… ou pas… Je ne m’attendais pas à ça, c’est interminable. De cramponnage face planète en hasardeuses désescalades, je me retrouve dans ce joli dépotoire nommé Solvay. Un air de Vallot, l’emballage en alu en moins. Je regarde l’heure, ça va être juste pour décoller et rentrer en glidant sur Zermatt. Je me fais une raison. Le sphinx joue avec les nuages en ce début de soirée, c’est fantastiquement beau ! 20h, une belle surprise m’attend à l’hôtel accolé au sommet des remontées. J’y débarque tout pourri, un accueil de fou m’est réservé ! Rien de moins qu’un groupe international de 50 personnes dont Richard Branson himself, passe une méga soirée privée en musique. Deux top Zikosses guitaristes chanteurs mettent le feu. De superbes rencontres, en contraste total avec ma journée en solitaire. Génial, du coup je ne peux refuser bières et autres shooters, j’attends le retour de manivelle qui tarde à arriver. Je suis heureux, simplement.