Speed solo parapente au Supercouloir du Mont Blanc du Tacul (ED,5,5c,800m), 4h

Speed solo parapente au Supercouloir du Mont Blanc du Tacul (ED,5,5c,800m), 4h

La montagne m’a une nouvelle fois offert un grand moment. Pourtant, alors que je trace la route vers la vallée, je ne me sens pas bien… Je suis fatigué nerveusement, passés les instants d’euphorie et de joie, je me sens vide. Serai je allé trop loin? Un tel engagement a-t-il du sens? Rien ne se déroule exactement comme on l’a imaginé dans ce genre d’entreprise, c’est aussi le charme et l’intérêt de la chose.. Grimper seul et sans connaître l’itinéraire comporte son lot d’aléas, je l’accepte mais un mental tout préparé et motivé soit-il a ses propres limites. Je m’en suis approché hier, c’est évident. Egaré une fois de plus dans un départ de voie comportant plusieurs options, je me revois désescalader cette grande fissure qui n’aboutit nul part avec ce sac qui me tire en arrière. Une heure d’errance de gradins en dalles compactes, le doute s’installe, j’ai connu meilleurs commencements. Je me remotive en me disant que j’ai le temps, et pars finalement dans le départ « classique » du pilier Gervasutti. Rien de bien difficile dans un premier temps puis arrive ce dièdre-cheminé typique de l’escalade made in Chamonix. Ce qui en temps normal fait juste râler au moment de clipper le petit coinçeur que l’on vient d’ajuster entre deux fines lames de granite évasées, se transforme en épreuve de concentration à base de lente reptation où chaque mouvement est millimétré et parfois remis en question quand le point d’équilibre n’est pas trouvé. Les émotions stabilisées (il le faut!), les sens en éveil au niveau maximum, je recherche la détente musculaire pour ne pas gaspiller l’énergie vitale. A chaque nouvelle préhension ou changement de position, je sais qu’un décompte se met en place avant que les premiers spasmes de fatigue musculaire n’apparaissent. Observer et réfléchir vite, absolument. Et le tout détendu, je vis un paradoxe. Quand deux opposés doivent s’unir pour former un tout. Le tout en question, c’est moi et mon intégrité physique. Riche mais exténuante expérience. Ces instants, finalement très courts au regard d’une journée passée à parcourir la montagne, semblent densifier le temps jusqu’à l’arrêter. J’échange quelques mots avec une sympathique cordée espagnole que je double avant de débuter la goulotte. Pause sandwich, je me détends et encape droit dans le couloir gelé. La glace est tendre, un rythme robot se met en place et j’avale les 400m du goulet en à peine 1 heure. Mon esprit, quoique toujours aux abois, se détend un peu et j’apprécie chaque frappe de piolet dans cette rivière verticale couleur turquoise. La glace cède place à la neige et au mixte, je louvoie entre les rochers jusqu’à cette brèche perchée tout en haut de la Tour Rouge. Je peux enfin m’assoir sur du plat sans avoir à creuser un siège, le spectacle de toutes ces flèches de granite qui m’entourent m’émerveille. Je sais pourquoi je suis là. Tout prend du sens. Ok, je place tout cà dans mon coeur et me reconcentre, ce n’est pas fini. La neige qui tapisse le petit couloir qui suit ne me permet pas d’avancer sereinement, elle se dérobe sous mon poids et m’oblige à nouveau à doser mes appuis. Je débouche enfin sur l’arête finale, suspendue, plein gaz! J’aperçois sur ma droite un des énormes séracs en guimauve du sommet du Tacul. Je ne vais pas avoir le choix si je veux assurer le coup, les chaussons ressortent du sac. Des images d’astronautes me traversent la tête. Non je ne débloque pas, je constate simplement qu’entre ombre et lumière, du côté pile ou du côté face de l’arête, l’ambiance est radicalement différente. La vie me pousse à rester du côté soleil, mes orteils également. Une larme d’onglée versée, mes mains agrippent à nouveau le caillou. Le côté pile se montre généreux. Me voici à califourchon au sommet de cette immense lame pour ma dernière transition chaussons/chaussures. Alors que je cale le sac devant moi sous un renfoncement de l’arête, je suis mort de rire en imaginant la scène vu par un observateur extérieur. Ma chaussure gauche est bien en place entre mes mâchoires, le chausson droit sous les aisselles… c’est mignon tout cà mais si l’un m’échappe, je vais pouvoir tester l’isothermie de mes chaussettes dans la neige à 4000…Pas glop, du coup gestes lents et….concentration pour changer! Comment ne pas exulter en arrivant au sommet?!! Heureux, oui, libéré, un peu aussi, vide, pas tout à fait mais pas loin…Zou, je descends m’abriter du vent pour préparer mon aile. C est magique, je la déballe en 30 secondes, endosse ma culotte-sellette, et range mes crampons. Cette XXlite d’Ozone est un bijou de technologie. Fragile certe mais tellement révolutionnaire! Elle arrive sur ma tête le temps d’y penser et j’enjambe la corniche puis me jette en face Nord. Je crois que c’est fait, place à l’euphorie et au relâchement, ça sent la gaufre pour le goûter! Allongé dans l’herbe de Cham, je me dis que la cordée me manque. Je ne veux pas que le solo devienne une pratique systématique. J’ai pris conscience que j’avais à nouveau besoin de partage en direct, c’est si riche. Comme pour beaucoup de choses dans la vie, je sens qu’un équilibre est à trouver entre moments de solitudes et moments partagés. Engagement total et sécurité de la corde. Nous sommes bel et bien des êtres duels… Timing de la journée: 9h30: Aiguille du midi 10h15: rimaye du Supercouloir 10h30: perdu dans la nature 11h30: Attaque du Gervasutti 12h15: pied de la goulotte 13h15: sommet des difficultés glacières 15h: Arête rocheuse terminale 15h30: summit du Mont Blanc du Tacul 16h30: back in town