When the Ritter (D13) is Flying (M10) at the speed of Mach 3 (M9) : Autopsie d'un enchaînement de rêve

When the Ritter (D13) is Flying (M10) at the speed of Mach 3 (M9) : Autopsie d’un enchaînement de rêve

Quel intérêt y a-t-il à tenter quelque chose de difficile si l’on est certain de réussir ?
Plus j’y pense et plus je me dis que le plaisir provient en grande partie de l’incertitude. Très simple : je sais dans ces circonstances qui si je ne donne pas le meilleur de moi à chaque seconde, cela ne fonctionnera pas. Et que parfois, malgré tous les efforts consentis, cela ne fonctionne pas de toute façon, mais alors ça ne m’appartient plus…
Ce qui est fascinant dans tout ça, c’est que quand le jeu commence, quand débute l’escalade, les notions de « réussite » ou « d’échec » n’existent plus, toutes les projections délirantes du mental se dissolvent, il ne reste que nous même et nos énergies canalisées face à cette nature surpuissante. L’amour que l’on porte à ce que l’on fait et la foi en nous et en nos capacités sont nos alliés, le doute inhibiteur doit s’effacer.

Il est 11h, nous grimpons déjà depuis 4h quand j’entame la 6ème (D13) des 10 longueurs de notre petit périple. Nous sommes tous deux suspendus au relai sous ce toit rocailleux de 20 mètres d’avancé qui s’ouvre sur cette idyllique carte postale Suisse.
Un défi d’endurance et de ténacité s’offre à moi, nous avons déjà enchainé hors contexte cette longueur exceptionnelle mais tout est à refaire à présent, c’est la règle de notre jeu. Nous connaissons chaque pièce de ce puzzle, il ne reste plus qu’à les assembler pour créer la magie. Totalement inutile donc jouissif ! Un mauvais placement, une médiocre gestion de l’énergie ou un geste trop imprécis se solderaient par une chute synonyme de grosse galère pour le leader qui devrait alors parvenir à rallier le relai d’où il vient (je ne sais par quelle astucieuse méthode?!!) et recommencer sa longueur à condition bien évidement qu’il ait su/pu garder en main ses piolets… ceux ci ayant également la fâcheuse tendance à se laisser happer par le vide et à finir leur course 40m plus bas au milieu du chaos de glace. No way !!!
Je vide ma tête, laisse le sang affluer dans mes avants bras et me lance timidement dans l’arène. Les premiers mouvements autour de cette grosse meringue de glace scotchée au plafond donnent le ton, il va falloir mettre du rythme et oublier définitivement la probabilité d’arracher 1 ou 2 pitons en cas de chute. Mon univers se restreint au point de devenir minuscule, il se résume à 2 piolets fichés dans les entrailles de la montagne, une pointe de crampon en appui sur une petite dalle lisse et une jambe qui dessine des cercles dans l’air. Mon regard sonde 2 directions opposées (comment est-ce possible? lol) l’une scrute la position et l’angle de la prochaine prise à atteindre, l’autre, tournée vers l’intérieur, jauge des réserves musculaires disponibles et recherche chaque possibilité de relâchement. Quel paradoxe une fois de plus: l’art de forcer dans le relâchement. Celui d’être focalisé sur soi et son ressenti tout en s’oubliant. Magiques instants!
Après 20 minutes d’efforts, le mouvement clé est à porté de lame. Je m’étends au maximum et pose la pointe de mon piolet sur un micro rebord. Le petit centimètre de rocher qui soutient ma lame va déterminer la suite des événements. Mon corps placé à l’horizontal avec pieds et mains accrochés au plafond, se tend pour résister à l’éventualité d’une zipette de pieds qui m’éjecterai à coup sûr de la prise. C’est fait, sans ballant ni zipette, youoooo, plus que quelques mouvements et je serai libéré !!! What a fight ! Jeff me rejoins à son tour avec une gestion d’effort impeccable, digne des alpinistes les plus expérimentés. Il m’indique tout sourire qu’un des pitons s’est arraché lors de son passage… Peu importe, c’est derrière nous maintenant. Nous savons à cet instant que l’enchaînement est réalisable.

Mais tout n’est pas fini. Cette 7ème longueur va nous le prouver. Un grand moment de bravoure, Jeff met toutes ces forces dans une bataille à base de coincements de coudes, genoux et autres fesses pour défier la pesanteur dans cette affreuse fissures déversante… Je suis immobile au relai, le guettant du coin de l’œil, mais j’ai la sensation de grimper avec lui. Ses râles sont les miens, nous savons tous deux que rien n’est acquis jusqu’au dernier mouvement. « Ne tombe pas, ne tombe pas » sont les mots qui raisonnent dans ma tête durant ces longues minutes. Il disparait enfin au delà du surplomb et son cri de joie me transporte.

Il n’est que 13h quand nous entamons ce dernier monument de l’escalade mixte de difficulté qu’est Flying Circus (M10). Je ne peux m’empêcher de repenser à l’énorme colonne de 10m qui s’est décrochée subitement 3 jours auparavant sous l’impact des griffes cramponnées de mon compagnon. Quelques contusions et un éparpillage en règle de toutes nos affaires au pied de la voie ne furent que les minimes conséquences de cet incident en guise de rappel. De quoi devons nous nous souvenir déjà ?! Ah oui… nous sommes fragiles mais dotés d’une capacité d’observation qui, en certaines occasions, doit nous inciter à encore plus de prudence. Le léger refroidissement du week-end associé à l’aspect translucide de ce stalactite sont autant de petits indices qui mettent l’eau à la bouche… euh non, la puce à l’oreille, mieux. Une pincée de fougue de jeunesse ajoutée à tout cela et nous voici en parfaite position pour créer un mignon petit drame. Mais il n’en fut rien, Jeff, en vieux renard lucide était suffisamment décalé de la trajectoire et ma pomme, intuitivement cachée dans une cavité…ouf !
C’est donc les sens en éveil au niveau maximum qu’il entame cette longueur-piège en M9. Quelques fermetures de bras et petits pas de danse plus tard, nous voici réunis pour la 8ème fois de la journée à un relai…suspendu! Jeff gère magnifiquement sa dernière longueur en tête, le fameux M10 en traversée, joyau de cette voie mythique. J’emboite le pas mais mon esprit est déjà absorbé par la 10ème et dernière longueur du voyage. Une traversée ascendante d’une dizaine de mètres sur un rocher déversant type pile d’assiettes (eh oui c’est possible ici en Suisse!) m’ouvre grand les bras. Youpi. Les 2 pitons pourris en place et la petite broche m’incitent à me faire léger-léger et performant et ce, pas uniquement pour la beauté du geste… Grotte de glace, méduses géantes waou, re-traversée à droite, casque coincé entre roc et glace, reptation à l’Egyptienne, ayé!!! c’est Fini!!Nous l’avons fait. Mmmmm quel délice, c’est exquis!

Enchaînement en 9h le 18 février 2015 de Mach 3 (M6+,M4,6-,M9, 150m) , Ritter der Kokosnuss (M9,D13,M9, 120m) et Flying Circus (M9, M10, M7/8, 165m). Jeff: M6+,6-,M9,M9,M10  Ju: M4,M9,M9,D13,M7/8 Toutes les longueurs ont été enchaîné par le leader et toutes sauf 1 par le second.  Merci mon pote Jeff Mercier pour ce magnifique moment de partage!